Atelier de lecture à Fleury-Mérogis : Article


" Ce sont des mots que nous répétons en les sentant
notre, et ils volent. Ils sont plus que ce qu´ils nomment.
Ils sont le plus nécessaire : ce qui n’a pas de nom.
Ce sont des cris au ciel, et sur terre ce sont des actes. "

Extrait de "La poésie est une arme chargée de futur", poème de Gabriel Celaya (1911-1991)


Pendant deux mois, Lélio Plotton est intervenu auprès d’une dizaine de détenus à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Il a proposé un atelier intitulé « Approche et initiation à la lecture à voix haute et à l’expression théâtrale ». Avec ses participants, ils se sont retrouvés deux fois par semaine pendant deux heures et demi autour du livre, objet à la fois mystérieux et merveilleux, effrayant et « réservé à d’autres » mais aussi porte-parole de la voix et des idées de son lecteur.
Entretien réalisé par Lola Molina


Lola Molina : Tu as organisé un atelier de lecture à voix haute, dans quel cadre a-t-il été organisé et à qui s’adressait-il ?

Lélio Plotton : J’ai proposé cet atelier au SPIP de l’Essonne. Les SPIP (Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation) sont des services à compétence départementale rattachés à l’administration pénitentiaire qui servent d’interfaces entre la prison et l’extérieur. Ils font le lien entre les détenus, leurs familles et le système judiciaire : les avocats, les juges, la suivie de l’instruction des dossiers. Ils s’occupent aussi – ce qui n’est pas évident puisqu’ils doivent gérer des dizaines de dossiers et qu’ils sont peu nombreux, de prévoir la sortie des détenus, de leur trouver une formation à l’intérieur de la prison, de la poursuivre à l’extérieur et éventuellement de retrouver un travail.
J’ai donc rencontré la responsable du pôle culture du SPIP de l’Essonne qui m’a parlé du milieu pénitentiaire et de l’enjeu qu’avaient les ateliers artistique en milieu fermé. Une fois validé, l’atelier a été proposé aux détenus. Ils ont assez peu d’informations sur les ateliers. Je croyais que le contenu était assez détaillé, mais en discutant avec eux, je me suis rendu compte qu’ils savaient juste qu’ils allaient faire du théâtre.
Les participants à mon atelier étaient donc des hommes de la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Ils avaient entre vingt et cinquante ans.


L.M. : Tu es venu faire cet atelier avec une sélection de livres que les participants ont retrouvés chaque séance. Ces livres, cette matière étaient le pivot de ton atelier. Comment as-tu fait ce choix de livres ?

Lélio Plotton : J’ai voulu apporter différents styles : quelques monologues de théâtre, de la poésie et majoritairement des romans. Je n’ai pas voulu faire le tri : emmener spécialement des choses « faciles » ou spécialement « difficiles ». J’ai emmené des textes avec leurs particularités propres. Alors évidemment certains étaient peut-être plus « abordables » que d’autres mais ça n’a pas été un critère au départ. Un texte, du moment qu’il est bon, peut être simple ou parfois plus complexe ou parfois plus philosophique ou plus poétique… peu importe ! C’est aussi ce que j’avais envie de transmettre aux participants : peu importe les styles, si le livre arrive à transmettre quelque chose, à nous provoquer une émotion ou un intérêt c’est qu’il est bon pour soi. Ça me tenait à cœur. Je suis venu avec des livres aussi différents que Dans la Dèche à Paris et à Londres de Orwell qui est un roman autobiographique sur la pauvreté et par exemple, Soubresauts, un texte de Beckett entre le roman et le monologue théâtral dans lequel il y a très peu de ponctuation !


L.M. : Comment se déroulait l’atelier, comment abordais-tu la lecture à voix haute et le théâtre ?

Lélio Plotton : Les séances étaient toutes constituées sur le même schéma.
La première partie était un « échauffement ». Pendant le petit moment que je passais avec les détenus, je voulais leur transmettre une prise de conscience de leur corps, de leur voix, de manière très modeste, mais c’était important de leur apprendre à connaître leur instrument. Il me semble que le fait de prendre conscience qu’on a un corps et une voix nous oblige à nous placer dans le groupe et à se positionner par rapport au monde. Je trouvais ça intéressant de pouvoir se dire « j’ai un corps, je sais à peu près comment il fonctionne, je sais bouger avec donc je sais imposer une idée ou en tout cas l’exprimer. » En plus techniquement c’était important de leur donner quelques ficelles pour lire qui rendaient tout de suite la lecture plus agréable.
Ce n’était pas une partie très évidente parce que c’est quand même un milieu particulier. Clairement, c’est un milieu d’hommes, et d’un coup de faire des « Aaaaaah » pour un exercice de respiration devant cinq ou dix hommes enfermés comme toi c’est pas facile. Malgré tout on a peur que les autres se foutent de ta gueule et dans ce milieu-là tu te dis « si on se fout trop de ma gueule je vais être le faible et donc qui dit faible dit celui qui va en prendre plein la gueule. » C’est ce que j’ai ressenti et parfois compris à mi-mots.
On ressent tous les préjugés qu’on peut trouver dans la société mais qui là se retrouvent concentrés, des raccourcis farfelus mais très inhibant comme par exemple « si tu gesticules trop les bras t’es un pédé ». C’est aussi pour cela que j’avais envie de mettre en place ce temps consacré au corps. J’ai insisté sur l’échauffement, justement, pour dire merde, c’est pas une raison, sinon on laisse faire les choses et ça ne bougera pas.
Je ne veux pas généraliser non plus, certains, assez peu, se prêtaient très bien au jeu de l’échauffement. Seulement cela aurait été beaucoup plus efficace si l’atelier avait duré un an…
Pour la deuxième partie de l’atelier, les livres étaient tous au sol, je laissais aux participants un quart d’heure, parfois vingt minutes – au début je laissais peu de temps mais après je me suis aperçu que le temps était nécessaire – et je leur disais « choisissez un texte parmi ceux qui sont là, mais ne choisissez pas comme ça au hasard, prenez le temps de le choisir, de feuilleter les livres, il faut vraiment que ce soit un choix. » Alors évidemment les premières séances, j’ai bien senti que c’était un peu pioché au sort mais je voulais vraiment qu’ils prennent le temps de les feuilleter. J’allais les voir pour discuter avec eux de leur choix. Il fallait que ce soit un vrai choix pour qu’ils aient envie de le défendre et non pas lire parce qu’on est là pour lire. Ils pouvaient dire « j’ai choisi ce texte, il me plait, il y a un mot, une phrase ou un chapitre dedans qui m’évoque quelque chose, qui me parle, qui me touche donc je vais défendre ça. »
Ensuite on faisait un travail de marche dans l’espace et de lecture qui était assez compliqué mais qui parfois réussissait et qui pour moi ont été certains des moments les plus beaux de l’atelier. Il fallait trouver une certaine concentration et sans que personne ne leur dise, au moment où ils le sentaient, où ils se sentaient suffisamment concentrés et écoutés : ils lisaient leur texte. C’était pas gagné à chaque atelier, mais il y a eu quelques séances où cette partie-là a été très belle parce qu’il y avait une véritable écoute et que la prise de parole était le résultat d’un désir impératif de défendre et de partager un texte.
Après la pause, on se concentrait sur les aspects plus techniques de la lecture, je faisais des retours sur la manière de lire, la prosodie, le rythme de la phrase, le placement de la voix. Enfin j’essayais de leur donner des éléments pour que leur texte sorte de manière plus théâtrale et plus audible. Toujours dans l’optique de dire « si vous avez ces petits trucs-là : d’une part, vous aurez plus de plaisir à le lire mais en plus vous serez plus écoutés. » Le cœur de l’atelier c’était aussi comment être plus écouté, donc comment s’affirmer dans le monde, et en l’occurrence, à travers un texte. Souvent je leur ai répété cette phrase de l’auteur espagnol Gabriel Celaya « La poésie est une arme chargée de futur ». On a souvent débattu de cela avec les détenus.
Cette partie un peu plus technique était aussi l’occasion de parler concrètement des textes et de ce qu’ils défendaient. Ça a donné lieu a des discussions animées et « politiques » même si je pense que la simple existence de cet atelier est politique.


L.M. : Tu as évoqué la difficulté de la partie échauffement et expression corporelle dans ce cadre-là, est-ce qu’il y a d’autres parties de l’atelier pour lesquelles tu voyais que cette condition de détention de tes participants était compliquée, faisait qu’on les abordait de manière plus difficile et puis aussi est-ce qu’à d’autres moments, il y avait une rencontre privilégiée entre le fait que tes participants étaient des détenus et ton atelier ?

Lélio Plotton : Ce que j’ai vraiment ressenti pour eux comme le plus « douloureux » c’était l’échauffement parce qu’il y avait quand même une mise en danger. Pour la lecture ils avaient le support du texte, mais pour les exercices, l’échauffement il n’y a rien, aucun support, juste soi et son propre corps et c’est dur…
C’est dur aussi parce que la salle dans laquelle on faisait l’atelier était une salle vitrée et certains parfois n’osaient pas faire les choses de peur d’être vu par des gens qui étaient dans le couloir : d’autres détenus qui revenaient de promenade et qui parfois regardaient par la porte vitrée – grillagée mais quand même vitrée – ou des gardiens. Si la porte avait été complètement fermée, s’il n’y avait eu que nous, sans vitre, ça aurait changé le rapport aux choses.

L.M. : Il y avait pas de véritable intimité ?

Lélio Plotton : Il n’y avait aucune intimité ! Et puis bien sûr ils font leur travail, mais enfin les gardiens entraient parfois de manière inopinée pendant l’atelier pour venir chercher un détenu ou on ne savait pas très bien pourquoi… Bref, il n'y avait pas d’intimité propre à l’atelier.

L.M. : Ni d’intimité ni de calme alors ?

Lélio Plotton : Ah mais le calme en prison on ne peut même pas en parler ! C’est impossible de parler de calme dans le milieu pénitentiaire, c’est un lieu extrêmement bruyant, on imagine mal… C’est des portes qui claquent à longueur de journée, c’est des cris de détenus, c’est des détenus qui s’appellent d’une cellule à l’autre par l’extérieur, c’est la cour de promenade où évidemment les détenus ont deux heures pour se défouler par jour donc ils jouent au foot enfin ils se défoulent quoi, c’est les gardiens qui gueulent, c’est les détenus qui appellent un gardien, c’est les travaux – il y a toujours des travaux dans ce genre de lieu, c’est tellement grand ! – donc c’est les perceuses, c’est les coups de marteaux piqueurs… enfin c’est tout le temps un brouhaha pas croyable !

L.M. : Et donc on entend tout ça pendant qu’on essaie de faire l’atelier de lecture à voix haute ?

Lélio Plotton : Oui puisqu’il y a pas de salle vraiment prévue pour faire l’atelier. La salle dans laquelle nous étions, était la salle du culte musulman. Dans un sacré état de vétusté : on ne pouvait pas allumer les lumières au risque de faire sauter les lumières d’autres locaux ! Le sol était complètement arraché, on n’aurait pas pu se mettre pieds nus si on avait voulu, c’était du béton brut. On avait souvent du mal à trouver dix chaises. Les fenêtres de l’atelier donnaient directement sur la cour : on était aussi visibles de la cour. En fait c’est une cellule un peu plus grande, ni plus ni moins.
Donc pas de calme, pas d’intimité.
Ça n’aide pas la concentration. C’était compliqué pour les détenus de se concentrer pendant deux heures et demi. Il y a un rapport particulier au temps en prison, c’est ce que j’ai ressenti. Leur journée est extrêmement calculée : ils se lèvent à 7 heures, de 7 heures à midi ils bossent, à midi ils retournent en cellule, de midi à une heure ils attendent, à une heure ils mangent et à deux heures c’est plié. A partir de deux heures, il y a quelques ateliers, parfois, sinon, ils passent de deux heures à six heures – où ils remangent, à l’intérieur. Alors d’un coup quand il y a un élément extérieur qui vient bouleverser leur vie c’est très fatigant pour eux parce qu’ils doivent se concentrer pendant deux heures et demi sur autre chose que le boulot, la télé en cellule, le parloir, tout ce qui régit leur vie.
Et puis ça peut être étrange à dire, mais il y a la fatigue aussi. Parce que c’est bruyant la journée, mais c’est aussi bruyant la nuit. Alors il y a le bruit, les soucis, la dépression pour beaucoup, ce qui fait qu’ils sont obligés de prendre des cachets pour dormir. Voilà. Donc ils arrivent en atelier souvent un peu déphasés par les restes de médicaments qu’ils prennent depuis des semaines, ils ont ce brouhaha permanent dans la tête, souvent il y a une certaine dépression, l’inquiétude, l’attente… Donc tout l’environnement fait que c’est difficile de se concentrer sur des textes.


L.M. : Et est-ce qu’au contraire tu as pu remarquer une rencontre privilégiée entre l’atelier de lecture à voix haute que tu proposais et les détenus, est-ce que du fait de leur condition il y a des éléments de l’atelier auxquels ils étaient plus sensibles ?

Lélio Plotton : Oui je crois surtout qu’il y a eu des rencontres entre les textes et les détenus. Etrangement beaucoup de poésie. C’était quelque chose qui les intéressait, qui leur parlait. Il y a eu des moments privilégiés, par exemple ce texte de Beckett Soubresauts qui n’est vraiment pas un texte facile, un jour un détenu l’a lu de manière très évidente alors qu’il est écrit d’une manière pas possible et bien il a terminé sa lecture en disant « ah oui ça, ça parle de moi, ça parle de nous, détenus ».
Souvent durant l’atelier nous nous sommes demandés si de faire entendre un texte, donner la parole à un auteur, un poète n’était pas la preuve d’un certain engagement, d’un acte de résistance. Je crois que les détenus ont sentis que les textes leur offraient cette opportunité là.


Entretien réalisé le 8 janvier 2011.