Création de Rouge, Noir et Ignorant d'Edward Bond à Fleury-Mérogis

Durant 14 séances un groupe de détenus de la Maison d'Arrêt des Hommes de Fleury-Mérogis va travailler et monter, en compagnie de Lélio Plotton, la pièce Rouge, noir et ignorant d'Edward Bond.
Lélio Plotton a tenu un carnet de bord de cet atelier. Il est retranscrit ici, enrichi d'extraits de la correspondance qu'il a entretenu avec Edward Bond.


Première semaine.

Première séance. Après plusieurs semaines de préparation, de réunions avec l'équipe du Pôle culturel du SPIP, nous nous retrouvons les participants et moi, seuls, dans une petite salle "d'activités" du bâtiment D4 de la Maison d'Arrêt des hommes de Fleury-Mérogis.
Nous sommes nombreux dans un espace de 20m2 encombré de tables bancales, de chaises trop peu nombreuses, de néons en fin de vie et d'un tableau sur lequel quelques fractions illisibles côtoient les grossièretés les plus variées.
Tous ne sont pas présents. Les listes ont été mal distribuées par l'AP (administration pénitentiaire) aux surveillants des étages qui se chargent d'accompagner les participants de leurs cellules à notre salle de travail. C'est une situation classique et je sais que ce ne sera pas la dernière fois.
Enfin après 30 minutes d'attente arrive la moitié du groupe, c'est tout ce que j'aurai aujourd'hui. Nous nous installons et faisons les présentations : A., M. S., D., Y., et J..
Je parle assez longuement du projet, de l'auteur, de la pièce. J'insiste sur l'importance d'avoir le désir de dire le texte de Bond, que c'est une implication humaine, solidaire et aussi politique. Je leur propose donc de lire le texte, d'en débattre et propose à ceux qui ne se sentiraient pas intéressés, interrogés ou "choqués " ou juste indifférents au texte de ne pas participer à l'atelier. Je précise que je ne fais pas une audition, une sélection mais qu'il faut sentir en soi un besoin, une envie forte et grandissante de défendre une parole.
La lecture finie tous se regardent interrogés, un surveillant ouvre la porte, c'est l'heure, nous n'avons pas le temps de discuter. Je leur propose de se retrouver la séance prochaine et nous nous serrons la main dans un drôle de silence.

Deuxième séance. J'arrive devant la petite salle avec un peu d'appréhension. Je me demande si aujourd'hui il n'y aura pas de problème de liste et que le groupe sera complet et surtout si les présents à la première séance n'auront pas été découragés par le texte ou juste pas intéressés.
Il est 14h15 et petit à petit les participants arrivent; les nouveaux s'excusant de ne pas avoir pu assister à la première séance et les anciens souriants et me saluant chaleureusement.
Après nous être installés nous terminons les présentations: I., T., M., D. rejoignent donc A., M. S, D., Y. et J.
A., la cinquantaine, plus vieux du groupe, se propose d'expliquer le projet et le contenu de ma présentation de la première séance aux nouveaux.
Je sens qu'il s'attribuera désormais la fonction de porte-parole de l'atelier et de mes propos. C'est bien ! Il est convainquant dans ce rôle et les autres l'écoutent avec attention.
Nous relisons la pièce. Les anciens ont une aisance qui me fait comprendre qu'ils sont sensibles à ce qui se joue dans le texte de Bond.
Enfin nous débattons. Certains sont silencieux, d'autres expriment leur point de vue, résument la pièce avec leurs mots ou d'autres encore s'emparent des paroles d'un personnage avec beaucoup de fougue et disent avec un sourire mystérieux " bien comprendre ce qui se passe et ce que vit ce personnage". La discussion s'anime et nous abordons des sujets aussi variés qu'épineux; les politiques, la religion, l'enfermement, l'armée.Je n'avais pas soupçonné que le texte de Bond était si riche qu'il nous permettrait de "refaire le monde" comme le dit J. qui conclu le débat sur ces mots qui seront les premiers et seuls de toute la séance.
Nous faisons un tour de table pour savoir qui reste et s'investit dans l'aventure.
Tous expriment leur désir de rester.
Nous nous quittons sur une poignée de mains franche et vigoureuse.

Deuxième semaine.

Troisième séance. Accéder à la salle n'a pas été chose facile. Elle était occupée par un détenu, "un arrivant" selon le terme de l'AD ( administration pénitentiaire) qui devait patienter ici avant qu'on lui trouve une cellule. Après une demi-heure d'attente la salle à été restituée mais les surveillants chargés de conduire les participants à l'atelier dans ladite salle, croyant que je n'allais pas venir non pas trouvé utile de distribuer les listes et d'appeler les participants. Attente encore.`
15H nous pouvons enfin débuter la séance. Tous sont là.
Nous commençons par un échauffement physique. Des rires de gêne et de timidité fusent de chacun. Se tenir debout en respirant et en regardant la personne devant soi n'est pas facile. Apparaît la peur du regard de l'autre, son jugement.
Les exercices de voix que je leur propose n'arrangent pas la situation.
Je suis obligé d'arrêter l'exercice et de mettre en débat ce qui vient de ce passer. Une fois que chacun s'est exprimé sur sa propre expérience du corps, de la voix, que des mots ont été posés sur des gestes, des regards nous reprenons l'exercice dans une ambiance apaisée et bien plus concentrée.
Nous relisons la pièce et faisons la distribution. Une de mes craintes est alors balayée en quelques minutes. Certains accepteront-ils de jouer une femme, une mère, une jeune fille ? Sans aucun problème tous s'emparent de ces rôles féminins et expriment leur désir de se prêter au jeu théâtral et de jouer des personnages de sexe opposé.
Chacun repars avec son rôle et son texte.

Quatrième séance. Aujourd'hui nous sommes tous à l'heure. Chaque participant à ramené son texte, c'est bon signe. Nous commençons notre désormais traditionnel échauffement. Corps, voix, concentration tous essaient de dépasser leurs craintes et leur a priori. Même J. qui jusqu'à présent n'avait pas voulu se lever de sa chaise pendant l'échauffement fait quelques tentatives même si son visage est fermé.
Nous enchaînons avec quelques jeux de scène en duo. I. me semble très à son aise et maîtriser parfaitement son corps, le rapport à son partenaire.Je lui demande où il a acquis cette expérience. C'est un danseur. Il nous raconte avoir danser dans des spectacles importants, avoir tourné un peu partout en France et à l'étranger. Il a sa compagnie de danse et son truc s'est de mélanger le Hip-hop et le moderne jazz. Les autres l'interrogent sur son métier, ils semblent à la fois surpris et admiratifs de ces histoires de tournée.
Nous nous remettons au travail et relisons la première scène de Rouge, noir et ignorant. Chacun s'exprime sur son personnage et je leur propose de faire une improvisation sur les actions principales de la scène.
I. propose de danser sur la première scène et d'interpréter la naissance de Monstre. L'idée est très bonne. Nous faisons un essai et à l'unanimité nous validons la proposition de I. Nous terminons la séance contents d'avoir pris possession des mots d'Edward Bond.

Troisième semaine.

Cinquième séance. Aujourd'hui j'arrive en avance mais j'apprend que l'atelier ne pourra pas se faire. Les fameuses listes ont été perdues et l'atelier annulé. Les participants ont été envoyé en promenade. Impossible de faire marche arrière.
Après avoir insisté plusieurs minutes, j'abandonne et repars. Déçu.
En traversant la cour A. m'interpelle de sa fenêtre grillagée. Je lui explique la situation. Lui aussi est déçu, il avait travaillé sa scène...

Sixième séance. Nous reprenons la première scène. I. a travaillé la chorégraphie de sa danse, il est fier de présenter son travail au reste du groupe. C'est bien et les autres le suivent avec le texte. Cette première scène "chorale" donne le ton à ce que sera notre travail.
Puis nous abordons les scènes suivantes avec la même méthode. Lecture, discussion, improvisation et élaboration de la scène.
Chacun est concentré mais la fatigue se fait vite ressentir. Le moment où les participants sont le plus libre c'est durant les échanges sur les scènes. Ils ont encore peur de la scène et parler du texte avec ses propres mots est plus facile que de s'approprier les mots des personnages. Je ne sais pas comment leur faire franchir ce cap. Nous quittons tous la séance content s mais avec un peu de frustration. Surtout moi.

Quatrième semaine.

Septième séance. Nous abordons une des scènes principales du texte. Un Soldat à reçu l'ordre d'aller dans le quartier où vivent ses parents et d'en tuer un des habitants. Dans ce quartier il ne reste que sa mère, son père et deux vieux voisins qu'il connaît depuis son enfance. Au final le Soldat prend la décision de tuer son père.
Nous lisons la scène. Les participants restent mués. Un long débat commence sur les raisons de ce choix du soldat. Ils ne semblent pas surpris que le jeune Soldat ait pris cette décision. Ils ne savent pas vraiment expliquer pourquoi mais ils ont ce sentiment. M. dit seulement "Je le comprends, rapport à l'autorité". Il n'en dit pas plus mais à regarder l'expression de son visage il semble comprendre des choses qui me sont inaccessibles.
Malgré tout nous décidons de poser quelques questions à Edward Bond. Pourquoi le Soldat a tué son père et pas sa mère. Pourquoi n'a t'il pas pris la décision de se suicider? Nous nous quittons avec l'écho de cette scène dans la tête.

Extrait de la réponse d'Edward Bond:
" [ . . . ] quand quelqu'un est dans cette situation (celle du soldat) dans laquelle il faut faire des choix, il faut accepter la responsabilité morale d'un point de vue intime et personnel. Il faut que cet acte, la résolution de ce choix, lui coûte émotionnellement et intellectuellement. Il ne peut pas tuer un étranger qui pourrait être le père de quelqu'un d'autre. Le Soldat estime qu'il doit être au centre moral de ces doutes. Il veut être responsable et porter le poids de toutes les conséquences.
Ce que font les Pièces de guerre c'est qu'elles parlent de la nature profonde du théâtre. Quel est le rôle du théâtre? Le théâtre est une institution démocratique et par ce fait il a à voir avec le pouvoir et l'identité. Dans Rouge, noir et ignorant l'armée est l'autorité. Les enfants rencontrent l'autorité à la maison, le père est le premier modèle de l'autorité et du pouvoir. L'Oedipe de Sophocle tue la mauvaise personne. Il pense tuer un étranger mais en fait il tue son père. Freud interprète la pièce de Sophocle en terme sexuels. Moi je pense que c'est fondamentalement politique. [ . . . ]
Rouge, Noir et Ignorant démocratise le parricide. Il est important qu'ensuite le Soldat quitte l'armée et rejoigne la résistance. Mais le plus intéressant c'est tout le champ de discussion qui s'ouvre quant on parle de cela et qui a à voir avec les aspects du pouvoir tant au niveau domestique que social."
(Edward Bond, Décembre 2012)

Huitième séance. Nous avons enfin balayé l'ensemble des scènes. Chacun connaît sa partition. Il nous reste un lourd travail de répétition. Je sens que la tension monte d'un cran dans le groupe. La crainte des représentations se fait sentir. Aucun des participants ne s'est jamais exprimé en public. Alors nous revenons sur l'importance de défendre ce texte, de l'engagement que cela implique. J'insiste sur le fait qu'il leur est légitime d'aller s'exprimer sur scène devant des inconnus. Le théâtre leur permet cela, car dorénavant ils sont plus riches, plus forts des mots d'Edward Bond . A. dit en rigolant " C'est vrai, ça c'est pas le cas de tout le monde, tu va voir on va leur faire comprendre des choses aux spectateurs."
La tension retombe en tout cas pour aujourd'hui.

Cinquième semaine.

Neuvième séance. Premier filage. Chaotique bien-sûr mais rien d'inquiétant. Ils sont déçus, je les rassure. Nous reparlons des personnages, des enjeux dramaturgiques du texte. Seul D. est fier de lui. Il peut l'être. En une semaine il a appris son texte par cour, parfaitement. Jusqu'à présent il s'était refusé d'apprendre le moindre mot. Je ne sais pas ce qui a déclenché chez lui le désir d'apprendre le texte. Ce qui est certain c'est qu'il est impressionnant par sa mémoire, mais surtout par la qualité de son jeu. C'est un conteur. Il dit les mots du texte et je l'écoute avec une attention surprenante. Les autres, aussi étonnés que moi, le félicitent avec beaucoup de sincérité.
Je quitte la prison avec la voix de D. dans la tête. Il porte le monde en lui et apprend à l'exprimer.

Dixième séance. D. prend la direction des derniers filages. Il devient de manière tacite le metteur en scène. Il a l'oil, vraiment. Après un filage, il est capable de dire quelles ont été les erreurs de placements, de proposer des modifications et d'indiquer à ses compagnons là où il lui semble q'ils perdent le sens du texte. Je ne reviens que très rarement sur ses remarques. Elles sont justes et les autres l'écoutent avec attention.
Je suis heureux de voir que le projet leur appartient totalement. Je ne sers plus à grand chose et c'est tant mieux.

Représentation.

Jour de la représentation à Montreuil à La parole errante.
Nous nous retrouvons dans l'après-midi au théâtre. C'est assez impressionnant de voir les participants dans un autre cadre que celui de la prison. Malgré leur immense joie d'être dehors ils restent très concentrés sur la représentation du soir. Ils me pressent pour qu'on se mette vite au travail. Nous devons décider où installer la scène et les lumières. Je leur propose une solution. Ils ne semblent pas convaincus et me font une autre proposition d'espace. Je la trouve bien. Nous en débattons quelques minutes, trouvons un compromis et validons. L'effervescence qui s'en suit est superbe. Un petit groupe installe la scène, un autre les chaises et A. grimpe de manière vertigineuse à l'échelle pour installer les projecteurs. Il nous raconte à dix mètres du sol qu'il avait quand il était jeune travaillé dans un théâtre comme électricien. J'ai le sentiment que nous préparons une grande fête.
Nous faisons un filage. C'est bien, très bien. Le texte est là, défendu sur scène. Les personnages nous parlent, s'adressent à nous.
A 19h les spectateurs arrivent. La tension est à son comble.
M. me rappelle quelques mots d'un poème d'Edward Bond que nous avions lu au début de l'atelier "Ne quittez pas le théâtre satisfaits. Ne soyez pas d'accord."
Nous échangeons quelques encouragements et voila c'est parti...

"Cher Lélio
Je suis encouragé par les réactions des personnes avec qui vous avez travaillé sur Rouge, noir et ignorant . Je vous envie pour les discussions que vous avez eu avec elles! Je regrette de ne pas avoir été "une mouche sur le mur" pour entendre le contenu de ces discutions. Je pense que j'apprendrais beaucoup d'elles. Transmettez-leur s'il vous plaît mes remerciements - et mes meilleurs voux pour leur avenir, qu'il soit heureux et prospère dans un monde de liberté. (.)"
(Edward Bond, Janvier 2013)